Entretien dans « Les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique »

Article et entretien réalisés par Jean-François Wagniart, avril-juin 2018.

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Non, l’idéal de la Commune n’est pas mort

Quand Éloi Valat et Raphaël Meyssan s’attaquent à la Commune, ils le font à travers des styles picturaux et des choix graphiques bien différents. Et pourtant, dans les deux cas, on retrouve des similitudes : d’abord le même « goût de l’histoire », des sources de l’époque et des travaux des historiens, puis la même réaction face aux manipulations de l’histoire et aux pièges de l’oubli. Évidemment, les parcours ne sont pas les mêmes. Éloi le rappelle bien : son double engagement de départ, maoïste et libertaire, le plonge dès les années 1970 dans cette histoire des perdants, trop souvent dénaturée et récupérée et toujours à (re)faire, comme le montrent sa trilogie et sa suite à venir [1].

« C’est une histoire que nous avons écrite », affirme Raphaël. Elle se partage au quotidien, comme le fait Éloi dans Le Journal de la Commune et La Semaine sanglante ou en utilisant des gravures de la presse de l’époque (Les Damnés de la Commune) ou encore par la chanson populaire et engagée qui traverse les siècles. La Commune devient alors le point de rencontre de tous les mouvements révolutionnaires, de tous ceux qui veulent changer le « vieux monde » libéral et autoritaire, comme elle le fut à l’époque, et c’est pour cette principale raison que personne, et surtout aucun parti, n’en aura jamais la propriété. Elle continue ainsi à déranger et à interroger le comment « être fraternel ensemble » par son principe d’unité du peuple, chère à Vallès. Elle nous parle encore aujourd’hui d’utopie ou plus précisément, avec ses soixante-douze jours d’existence, d’un « réel de l’utopie [2] », difficile à enfermer dans une continuité historique et pour cela souvent rejeté en dehors de l’histoire républicaine comme synonyme de chaos et de pouvoir « anarchique » de la « canaille », face à un pouvoir bourgeois déclaré immuable.

Et c’est sans doute pour cela, que définitivement « la Commune n’est pas morte » et que par ces images, elle demeure source d’inspiration, libre et toujours en lutte [3].

Entretien avec Raphaël Meyssan [4]

Que représente la Commune de Paris dans ton histoire personnelle ? Comment t’es-tu intéressé à ce sujet ?

Je n’ai pas entendu parler de la Commune à l’école. Je l’ai découverte plus tard, vers 20-22 ans. J’étais étudiant à Paris et elle est devenue concrète pour moi. Me promener dans la ville est devenu marcher dans l’histoire. Avec la Commune, ma ville a pris une autre dimension : celle du temps, d’un temps qui ne commence pas avec moi. À travers elle, j’ai commencé à prendre conscience que mon histoire va bien au-delà de moi.

Il y a aussi une singularité de la Commune qui m’a touché. L’histoire qui nous est habituellement transmise – à l’école, dans les documentaires télé, les commémorations – est une histoire sur laquelle nous n’avons pas de prise. C’est soit l’histoire de ceux qui nous dirigent – rois, généraux ou présidents –, soit une histoire qui nous écrase – guerres mondiales, goulag ou génocide des juifs... Dans un cas comme dans l’autre, nous ne sommes pas acteurs. La Commune de Paris est radicalement différente. C’est une histoire que nous avons écrite.

Quels sont les choix artistiques que tu as effectués pour traiter ce sujet ? Quelles références artistiques, littéraires ou historiques t’ont influencé ?

J’ai fait deux choix radicaux qui ont tous deux le même objectif : la fidélité historique.

D’une part, j’ai choisi de faire une bande dessinée en utilisant exclusivement des dessins de l’époque de la Commune : des gravures, parues dans les livres et les journaux. Je ne les ai ni modifiés ni complétés par des dessins contemporains. D’autre part, j’ai choisi de raconter l’histoire de personnes réelles, en respectant fidèlement ce qu’elles ont vécu, sans jamais inventer ni romancer. Ainsi, je raconte l’histoire avec leurs mots et leurs images.

Ces choix auraient pu aboutir à un documentaire. J’ai voulu, au contraire, une écriture romanesque : romanesque sans romancer. À mon modeste niveau, j’ai voulu inscrire ce livre dans la veine des Misérables de Victor Hugo. J’évoque dans mon récit ce grand roman social et historique, publié peu avant la Commune. Les Misérables, comme beaucoup de romans, étaient illustrés de très nombreuses gravures. À l’époque, beaucoup de romans étaient également des romans-feuilletons. On est très loin de l’image actuelle du roman classique. À mes yeux, la continuité de ces romans, ce sont les séries télé. C’est aussi le roman graphique. Avec Les Damnés de la Commune, j’ai essayé de faire le lien entre le roman de la fin du XIXe siècle et les formes romanesques du début du XXIe siècle.

Pour toi, quelle est l’actualité de cette période ? En quoi est-elle pertinente pour penser le présent et le futur ?

La Commune est une période volontairement délaissée par les manuels scolaires. Dans l’oubli de la Commune, une histoire tronquée de la République a été construite. Pour le président Macron, « Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée ». C’est totalement faux ! Ce sont les communards qui défendaient la République face à une Assemblée nationale majoritairement monarchiste, qui avait choisi de siéger non pas à Paris, la républicaine, mais à Versailles, la ville des rois. Paris défendait la République face aux monarchistes de Versailles. Finalement, ce sont les républicains de l’ordre, minoritaires à Versailles, qui se sont imposés avec la répression de la Commune de Paris. La Commune était la promesse d’une république sociale. Versailles a mis en place une république de l’ordre social.

Il est important de comprendre cette période, car elle représente le moment du choix. C’est le dernier soubresaut de la monarchie et le choix entre deux républiques possibles : une république sociale ou une république de l’ordre social. Le régime dans lequel nous vivons depuis a été mis en place sur la Commune. Pas sur les idéaux de la Commune : sur son écrasement. Sur le massacre de vingt mille citoyens et la répression de dizaines de milliers d’autres.

Nos gouvernants entretiennent la confusion. Ils écrivent une histoire qui n’est pas la nôtre. Pour sortir de cette confusion, nous avons besoin de remonter aux sources de ce régime, de prendre conscience du choix qui était possible, du choix qui a été fait, et du sang qui l’a scellé. Ce n’est pas le sang de ceux qui nous gouvernent. C’est le sang des gouvernés.

Le président Hollande avait choisi de rendre hommage à Jules Ferry. C’est cet homme qui avait fait tirer sur la foule le 22 janvier 1871 depuis les fenêtres de l’Hôtel de Ville et qui en avait été délogé par les révolutionnaires le 18 mars 1871. C’est ce même homme qui était rentré à Paris dans les bagages de l’armée lors du massacre de la Semaine sanglante. Le président Macron va plus loin encore, en se revendiquant de cette république versaillaise [5]. L’un et l’autre ne représentent pas la droite dure. Ils incarnent seulement « notre » République : la république de l’ordre social. La république versaillaise en marche.

(Consulter l’article complet avec l’entretien avec Éloi Valat sur le site Open edition : Jean-François Wagniart, « Non, l’idéal de la Commune n’est pas mort », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 139, avril-juin 2018.)

[1Louises, les femmes de la Commune, Bleu autour, à paraître en octobre 2018.

[2Voir Michelle Riot-Sarcey, notamment Le Réel de l’utopie. Essai sur le politique au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998 et Le Procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, La Découverte, 2016, chap. 13 : « La Commune de Paris et la résurgence de l’esprit de liberté », p. 246-269.

[3En référence aux nombreuses chansons révolutionnaires qu’elle a suscitées, d’Eugène Pottier : « Elle n’est pas morte » (1886) à Serge Utgé-Royo : « La Commune est en lutte » (1999).

[4Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, tome 1 : À la recherche de Lavalette, éditions Delcourt, novembre 2017. Site de l’auteur : www.meyssan.com.

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