Une analyse des ouvrages de Michèle Audin et de Raphaël Meyssan sur la Commune

François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle, s’est penché sur le roman de Michèle Audin Comme une rivière bleue et sur Les Damnés de la Commune, dans Le Magasin du XIXe siècle, revue de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, de novembre 2018.

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Notre mémoire de la Commune

Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune. 1. À la recherche de Lavalette, Paris, Delcourt, 2017.
Michèle Audin, Comme une rivière bleue, Paris, Gallimard, coll. « L’arbalète », 2017.

Les Damnés de la Commune et Comme une rivière bleue sont deux récits singuliers de la révolution de 1871, parus en 2017 à Paris. Le premier est un roman graphique, réalisé au moyen de gravures qui datent pour la plupart des années 1870. Elles illustraient originellement des ouvrages historiques, journalistiques ou de fiction parus pendant la Commune dans la presse londonienne, ou, le plus souvent, en France, dans les années qui suivirent la semaine sanglante. Il s’agit d’une imagerie sombre et pathétique, qui relève pour une part du réalisme social et pour une autre du sensationnel. Deux intensités s’additionnent, deux types de discours se croisent pour signifier l’un, la misère et le deuil, l’autre l’éclat, l’énergie de la révolution et ce qu’il est convenu d’appeler la violence de l’histoire. Un équilibre remarquable est trouvé entre la saisie des sentiments personnels et des caractères, en particulier dans la classe ouvrière, et le projet d’une mise au point historique globale (le livre est visiblement conçu pour raconter la Commune à ceux qui n’en savent rien, en même temps que pour satisfaire l’intérêt et la curiosité de ceux qui en savent quelque chose). L’auteur découpe les images qu’il a sélectionnées pour en isoler des personnages ou des paysages urbains, les agrandit, les retourne, les disloque, les recompose, les agence les unes aux autres dans la page, et les investit d’un texte qui est, pour partie, de sa composition (narration, dialogues), et pour partie tiré des Souvenirs d’une morte vivante de Victorine Brocher, ou d’autres textes de témoignage (Charles Beslay, Mes souvenirs, par exemple). Il donne également à voir les documents qu’il a consultés aux archives (rapports de police, registres d’état civil, etc.). Enfin, il met en scène son propre recueillement, devant la tombe du communard Lavalette, devant les mots de Victorine, devant l’ensemble des documents et des traces que sa recherche opiniâtre lui fait découvrir. Toujours très belles, percutantes, dramatiques, fourmillant de détails que l’auteur exhausse par le montage, les images confirment que le grand art pathétique et romantique du XXe siècle, le cinéma, hérite directement de l’imagerie du XIXe et en prolonge les tensions. Quant au texte, bref et efficace, particulièrement émouvant quand il est signé de Victorine, il se loge classiquement dans des bulles et des cartouches, de sorte que Les Damnés de la Commune se lit comme une bande dessinée traditionnelle, bien qu’ils n’y ressemblent pas. Il est remarquable qu’aucune gravure sélectionnée par l’auteur ne soit tirée d’une publication communarde, soit que l’iconographie produite sous la Commune et pour la Commune n’ait pas correspondu à son projet graphique et narratif, soit qu’elle ait été trop pauvre, en quantité ou en qualité (du fait en partie des destructions systématiques ordonnées par Thiers) : en effet, on connaît peu d’images de la vie à Paris sous la Commune, du fonctionnement de la Commune, et de la Semaine sanglante (n’étaient de célèbres photographies des barricades et des destructions - voir Jean Baronnet) ; le livre est d’autant plus inattendu et remarquable qu’il vient pallier, quoique de biais, un déficit d’images.

« Paris, le 28 février. Le peuple conduisant à Montmartre les canons du parc de Wagram pour les soustraire à l’ennemi », Le Monde illustré, 11 mars 1871, p. 148.

Le second livre est un roman historique qui s’écarte tout à fait, comme composition dramatique, comme fabrique de personnages, des modèles dix-neuviémistes du genre. L’auteure, Michèle Audin, mathématicienne et romancière, appartient à l’OuLiPo. Comme Raphaël Meyssan, elle se met en scène dans son récit, sous les traits d’un narrateur masculin qui se recueille au Père-Lachaise, repère à pied les limites de la prison de Mazas et les traces des anciennes fortifications de Paris, sillonne les quartiers où vivaient ses personnages, et lit à la Bibliothèque nationale de France les journaux dans lesquels ils ont écrit entre mars et mai 1871. Car ses personnages (en tout cas les hommes) sont, pour la plupart, des intellectuels plutôt que des ouvriers, ou des ouvriers intellectuels comme Léo Frankel, des figures dont les noms sont connus des habitants de l’ancienne banlieue rouge ou des villes ouvrières du Nord, du Centre et du Midi : Édouard Vaillant, Jules Vallès, Charles Longuet, Albert Theisz, Prosper-Olivier Lissagaray, Paul Lafargue par exemple. La matière de ce livre est donc, comme celle du précédent, plurielle mais nouée, imbriquée : il y a d’une part le Paris d’aujourd’hui, presque entièrement vidé d’ouvriers, et dans ce Paris l’auteure, intellectuelle de gauche, intime héritière de l’histoire tragique de la gauche révolutionnaire, qui rend hommage aux communards par son travail de recherche, d’imagination et d’écriture. D’autre part, il y a ces hommes et ces femmes qui vivent le printemps 1871 à Paris, dans un récit au présent, se croisent, dialoguent, blaguent, rient, parlent d’amour, de grossesses, d’enfants, de textes à faire, de postes à rejoindre, de votes, de politique, dans un français proche du standard actuel (sauf quelques rares incursions dans un argot d’époque), sans qu’aucune intrigue, aucun mélodrame se noue, qu’aucune description s’approfondisse dans l’émotion, qu’à aucun moment le style héroïse sur un mode lyrique ou épique une figure ou un groupe, et sans qu’une autre machine que l’histoire - c’est-à-dire, en l’occurrence, l’égrènement des morts, la fatalité de la défaite - conduise les personnages au bout de leur vie de papier.

Les communards sont enfermés dans Paris. Ils vivent une liberté et un amour qui va bientôt prendre fin. Leurs ennemis ont commencé de bombarder la ville et de massacrer au-delà des portes. Ils ont assassiné et défiguré sauvagement Gustave Flourens. Ils se rapprochent. Les obus tombent sur les terrasses des cafés. Les quelques académiciens qui sont restés dans la capitale continuent de se réunir le lundi, tandis que les élus de la Commune débattent deux fois par jour. Le narrateur dit leur naïveté, regrette leurs erreurs, évoque le pessimisme de Marx, qui se tient depuis Londres informé au jour le jour. Chaque jour on enterre des morts tombés à Issy ou dans Paris même. On conduit les orphelins au bois de Vincennes pour les distraire. La petite musique des dialogues, presque toujours légers, fonctionne- c’est l’idée musicale du livre - avec la basse continue des hommages, des visites aux blessés et des enterrements. Comme une rivière bleue est le Tombeau de ceux qui furent massacrés et jetés dans des fosses, au moment même où ils pensaient ouvrir un chapitre lumineux de l’histoire humaine (10 à 20 000 hommes, femmes et enfants, français pour la plupart, massacrés au canon, au fusil, au sabre, à la hache, en une semaine, par des Français, au cœur de leur capitale historique). Mais c’est aussi une chronique, dont l’atmosphère est tout à fait différente du roman sombre et romantique de Raphaël Meyssan. Michèle Audin s’adresse à un public qui connaît la grande histoire et dispose d’une interprétation de celle-ci ; elle ne cherche pas à expliquer, et elle ne cherche à rendre ni la misère, ni l’intensité de la révolution, ni l’hyperviolence des Versaillais, autrement que par des détails allusifs. Elle cherche plutôt à mettre en scène, comme sur un théâtre d’ombres, l’existence individuelle de ceux dont il ne reste quasiment aucune trace ; elle dit quelque chose de simple des personnes auxquelles elle rend hommage : ces gens qui se sont battus en dépit de l’inégalité du rapport de forces et de toutes les inégalités étaient des gens comme vous et moi. Le livre de Michèle Audin paraît ainsi moins directement engagé que le roman graphique de Meyssan ou que le film de Paul Watkins (La Commune (Paris, 1871), 2000). Plus exactement, le militantisme s’y manifeste sur le mode plus discret de la connivence. Les personnages, désignés par leurs prénoms comme si c’étaient des familiers, ne sont pas creusés comme caractères à tour de rôle mais disposés en étoile autour du narrateur ; ils passent, repassent, un peu fantomatiques, quoique toujours spirituels et vibrants de désir ; et tout s’enchaîne simplement, quelquefois dans de simples successions et juxtapositions d’informations qui concernent tout le cercle des personnages dans l’éventail des quartiers ; des chapitres sériels (les plus précis, riches et brillants) rappellent « L’année 1817 » dans Les Misérables ou le chapitre sur « Les rues de Paris en ce temps-là » dans Quatrevingt-treize.

Les deux ouvrages sont marqués à gauche, et, en dépit de leurs nettes différences de style, se ressemblent par leur manière d’envisager les communards. Le sujet de la Commune est politiquement si important (comme les programmes scolaires français ne le disent pas, ne l’ont jamais dit), et si décisif dans l’histoire des XIXe et XXe siècles, en tout cas - comme on disait naguère - du point de vue des progressistes, qu’une anthologie des discours de gauche sur la Commune reviendrait à proposer une histoire et une topologie de la gauche même. Qu’est-ce donc que 1871, vu de 2017 ? C’est une révolution enfouie dans l’archive, c’est le passé au carré d’une population disparue, quoique ses immeubles restent et que nous y logions. Les deux auteurs la font apparaître ainsi ; et leur authentique engagement, qui s’énonce à la première personne du singulier, qui ne pourrait plus s’énoncer à la première personne du pluriel sans prendre la couleur d’un rituel ou d’une douteuse propagande, consiste principalement dans le geste de collecter cette archive et de la produire au grand jour, parmi nous, dans une République qui n’en finit pas d’effacer ce qui, au XIXe siècle, l’a rattachée à l’histoire du socialisme. Par des moyens différents, Meyssan et Audin se projettent dans l’espace-temps de la Commune, comme pour vivre en imagination le frisson d’un grand moment démocratique et révolutionnaire. Mais bien sûr ils le font et savent qu’ils le font à une époque où la classe ouvrière elle-même a oublié son histoire, et a cessé d’être internationaliste, communiste et révolutionnaire. C’est, en sus de la tragédie collective que ces livres racontent, en sus de la conscience que nous conservons aujourd’hui de l’ignominie des « Versaillais » (le mot au demeurant convient mal), le sentiment mélancolique qui paraît habiter ces deux livres. Ils sont des expressions poignantes, dans des registres il est vrai absolument différents, non seulement de la mémoire de la gauche, mais du deuil que la gauche n’en finit pas de faire de son propre substrat collectif, de ses croyances et de ses espérances, en bref d’elle-même.

François Vanoosthuyse

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