Pierre Serna dans « L’Humanité »

Un très très bel article de l’historien Pierre Serna, dans le quotidien du 6 février 2020, sur le troisième tome des Damnés de la Commune : Les orphelins de l’histoire.

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Et la Commune refleurira !

Et le troisième et ultime volume fut un chef-d’œuvre. Raphaël Meyssan a réinventé un style narratif, une bande dessinée qui place la fonction de l’image au cœur de la construction idéologique par utilisation, réinterprétation et invention de l’histoire puisque l’histoire officielle se dérobe, ment ou se tait. Le titre est une merveille qui nous lie à la tragédie de 1871. Orphelins de l’histoire nous sommes. Cela veut dire que l’histoire, une histoire, est morte à la fin du mois de mai 1871. Et de cela nous sommes les enfants perdus. Et qui ne connaît pas ses origines ne peut construire son avenir. Qui ment sur le passé prend la responsabilité de construire un futur de mensonges, comme le président Macron lorsqu’il dit qu’en ce temps-là, la République se réfugia à Versailles. Faux, archi-faux. Thiers à Versailles était l’homme du parti de l’ordre qui rêvait de restauration monarchique et n’hésita pas à déchaîner toute la violence militaire contre Paris insurgé, contre Paris laboratoire vivant de la République sociale, égalitaire.

Raphaël Meyssan ne fait pas revivre la Commune, c’est impossible. Elle a été massacrée, mutilée, coiffée au poteau, défigurée, déportée et niée. Amnistiée mais amnésiée. L’auteur fait bien mieux. Il la donne à voir enfin. Il la figure. Il lui rend un visage, mille figures. Il lui crée une identité. Il la retrouve et lui donne un nom : Liberté, égalité, « socialité », j’ose inventer ce néologisme grâce à l’auteur, qui se libère de tous les cadres dans ce dernier opus pour imposer son style. Lui aussi a inventé sa liberté et l’affirme. Alors que le premier volume était clairement un ovni dans le monde de la BD. Mais que venait faire ce Meyssan avec ses planches découpées, extraites de journaux d’époque, auteur de BD sans dessinateur, historien sans livre d’histoire ? Le second volume persistait en racontant la Commune par la marge, par la bataille des forts autour de Paris, rendant toute sa dimension de courage militaire à cette révolution. La recherche graphique du bon équilibre dans le découpage et le cadrage des images empruntées et redisposées se poursuivait, entre la recherche de son voisin Lavalette et le témoignage de Victorine, femme courage, anonyme et si proche à la fois. Dans le dernier volume, il a trouvé la voie et par là même fait entendre encore plus fort sa voix. Il est un homme devenu libre et un créateur engagé. Désormais, l’auteur fait ce qu’il veut avec les images, pourvu qu’elles servent son art de la narration, de l’enquête et du rendu de l’inouï, de l’indicible, de l’immontrable, reculant sans cesse le niveau de supportabilité de violence du lecteur, pris entre le cynisme glacé des exécuteurs et l’empathie tout simplement humaine face à la catastrophe que fut cette Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871. Les images explosent, tout se fragmente, le monde se fissure, les pages s’effondrent, les cases deviennent des doubles pages devant l’énormité de l’incendie du monde ancien. La page se démultiplie en microcarrés, ponctués d’un « pan ! », coup de fusil fatal adressé au visage de la femme sans nom, du Parisien, tués, comme si de rien n’était. L’auteur de BD est devenu inventeur d’une vision vraie de la Commune, entre épouvante et horizon d’idéal. Du passé. Du futur. Allez, le temps des cerises reviendra !

Pierre Serna

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Pierre Serna dans « L’Humanité »

Un très très bel article de l’historien Pierre Serna, dans le quotidien du 6 février 2020, sur le troisième tome des Damnés de la Commune : Les orphelins de l’histoire.

Hors Série : Ludivine Bantigny invite Michèle Audin et Raphaël Meyssan

Dialogue pour le site d’entretiens filmés issus d’Arrêt sur images, le 9 novembre 2019.