« L’Humanité » du 24 septembre 2019

L’historien Pierre Serna signe une magnifique analyse du deuxième tome des Damnés de la Commune, dans laquelle il étudie tant la forme graphique que la structure narrative et souligne la nouveauté historique apportée par le livre.

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Lorsque le peuple de Paris reprend ses droits

Le second volet du travail de Raphaël Meyssan s’ouvre sur la proclamation de la Commune, le 19 mars, et se termine sur la bataille perdue, le 9 mai 1871…

Les Damnés de la Commune, tome 2, Ceux qui n’étaient rien, Raphaël Meyssan, éditions Delcourt, 144 pages, 24 euros.


 

Raphaël Meyssan poursuit inlassablement son bricolage audacieux et subversif, inventant une voie narrative unique pour raconter la Commune et réinterroger par là même ce que fut une « révolution sans images », pour reprendre une expression de l’historien Bertrand Tillier. Ce faisant, il montre, sans que cela diminue en rien son talent, que chacun peut le faire : une démocratisation de la bande dessinée pour tous, par tous ?

Une triple révolution est à l’œuvre dans ce travail réellement novateur : d’abord, l’imagination d’une nouvelle narrativité visuelle et discursive au service d’une des plus grandes rébellions du peuple parisien. Ensuite, il donne à voir une histoire vraie avec des images d’époque détournées, n’hésitant pas à utiliser la presse conservatrice pour illustrer les plus hauts faits d’armes et le courage inouï des Parisiens contre l’armée des Versaillais. Enfin, il entre dans le monde ferme des créateurs de bande dessinée sans dessin, mais imaginant un style unique de jeu de bulles à trois niveaux. D’abord, sa parole de créateur, puis les citations rigoureusement exactes des centaines de documents, journaux et ouvrages consultés et, enfin, les bulles des acteurs avec leur part de fictionnalité. Ces trois niveaux de lecture enlacés font plonger le lecteur dans un événement comme s’il y était, par la magie des cadrages sur les gravures et représentations contemporaines des faits, livrées à un public déjà avide d’images chocs.

Ce faisant, Raphaël Meyssan n’oublie pas ses deux héros, Lavalette, son ancien voisin d’immeuble, rue Lesage, ainsi que Victorine, mariée à un homme qui devient alcoolique. En 1867, elle fonde une boulangerie et une épicerie coopératives, puis, le moment venu, bien que dévastée par le chagrin de la perte de son enfant, elle s’engage comme ambulancière. Elle porte l’étendard de toute les femmes authentiques – André Léo, Louise Michel, madame de Rochebrune – qui ont donné l’exemple d’un courage sans faille, transformant leur destin et l’Histoire avec.

Ce second volet, passionnant à plus d’un titre, s’ouvre sur la proclamation de la Commune, le 19 mars 1871, et se termine sur la bataille perdue par les communards, le 9 mai, lorsqu’ils doivent renoncer au fort d’Issy, dernière défense du Paris vivant sous le régime de sa République sociale, un temps rejoint par Saint-Étienne, Narbonne, Limoges, Toulouse, Le Creusot, Lyon et surtout Marseille.

La nouveauté de ce récit consiste dans son souci de laisser une grande part à la guerre, sans que les aspects militaires soient ennuyeux mais, au contraire, bien que se déroulant aux portes de la ville, irriguent toute la dynamique de la Commune, ce que trop de récits oublient ou laissent de côté. La Commune aurait pu remporter la victoire en marchant de suite sur Versailles, pris de panique. Cette peur, la bourgeoisie conservatrice et déjà collaboratrice avec les Prussiens, va la faire payer cher aux Parisiens libres. En racontant la Commune par la périphérie, celle des batailles du fort du Mont-Valérien et celle du fort d’Issy, Meyssan replace le fait de guerre au centre de la Commune, lorsque « mille mains écrivent l’histoire »… lorsque tout le peuple reprend ses droits avant le grand massacre, à venir dans un dernier tome attendu avec impatience.

Pierre Serna
Historien

 

 

(L’article de Pierre Serna sur Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, à lire dans L’Humanité du 24 septembre 2019)

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