Avec Les Damnés de la Commune, adaptation réussie de sa série graphique, Raphaël Meyssan redonne vie à la France insoumise de 1871.
La Commune ? Soixante-douze jours d’insurrection populaire née du trop plein de misère dans une capitale remodelée pour les riches par Napoléon III et le baron Haussmann et d’un rêve de justice sociale qui se solderont par le massacre de la « semaine sanglante ». Cent cinquante ans après, alors qu’on s’apprête à commémorer cette révolution singulière, référence historique pour les mouvements libertaires et la gauche française, il en est encore – l’historien et éditeur Pierre Nora au micro de France Inter le 4 mars – pour balayer l’épisode d’un revers de main. Sous le prétexte que ce grand souffle démocratique et populaire n’aurait « pas apporté grand-chose à la construction de la République ». Proclamée le 28 mars 1871, la Commune de Paris aura pourtant expérimenté pendant sa courte existence des réformes en grande partie reprises à son compte par la IIIe République : réduction de la journée de travail, salaire minimum, gratuité de l’école, reconnaissance de l’union libre, égalité hommes-femmes, séparation de l’Église et de l’État, démocratie participative… Excusez du peu !
En adaptant son roman graphique éponyme (éditions Delcourt) paru en trois volumes et composé avec originalité de milliers de gravures parues à l’époque, Raphaël Meyssan a choisi, pour faire vivre son récit, de plonger le spectateur sur le pavé parisien, entre liesse populaire et barricades, plutôt que de s’appesantir sur les avancées sociales nées de l’ébullition démocratique. « Quand on relate la Commune, on raconte l’histoire par en bas, celle des petites gens, issues de Belleville ou de Montmartre. Cette révolution, c’est d’abord une épopée collective. Le film rend hommage à ces milliers d’inconnus prêts à mourir pour la justice sociale », explique l’auteur. De ce point de vue-là, c’est réussi.
Victorine Brocher, dont les Mémoires ont bouleversé Raphaël Meyssan, en sera l’incarnation. Portée par la voix rocailleuse de la comédienne Yolande Moreau, Victorine raconte « sa » Commune. Grandie dans la nuit du second Empire au pied de la butte Montmartre, la jeune mère travaille de douze à quatorze heures par jour pour un salaire dérisoire afin de nourrir son jeune fils et pallier l’alcoolisme de son mari. Elle a déjà fait tous les métiers : porteuse de pain, crieuse de journaux, marchande de soupe ou lavandière. Lorsque le conflit avec la Prusse tourne au fiasco et que l’Empire s’effondre, la République est proclamée. Mais le gouvernement provisoire décide de négocier la paix avec les vainqueurs. Dans la capitale assiégée où l’on se nourrit de rats et de chiens, le peuple refuse de se rendre. Victorine s’engage comme cantinière puis comme ambulancière, non sans mal. « La défense de la patrie est une affaire d’hommes », note-t-elle, de même qu’elle déplore que les salaires des hommes soient supérieurs de moitié à celui des femmes. Le 26 mars 1871, jour de l’élection de la Commune de Paris, elle regrette de ne pas pouvoir voter : « Encore une fois, je reste à la porte de cette journée historique. »
Eugène Varlin, ouvrier typographe élu, n’aura pas eu le temps de mettre en œuvre son projet d’égalité hommes-femmes. Au bout du rêve, Victorine verra son petit garçon dénutri mourir sous ses yeux, enjambera des centaines de cadavres pour tenter de retrouver sa mère dans la terrible débâcle de la « semaine sanglante » et finira, déguisée en jeune garçon, par rejoindre la Suisse. Avec son compagnon, elle adoptera plusieurs orphelins de la Commune et mettra un point d’honneur à leur transmettre l’histoire des damnés ». Pour que son héritage reste vivant à jamais.
Grâce à un dispositif esthétique extrêmement original qui a séduit le public tout comme la critique, Raphaël Meyssan nous plonge au cœur de la Commune de Paris. Une adaptation virtuose de son roman graphique !
À la fin des années 1860, Paris gronde. Pour détourner la colère sociale, les gouvernants ciblent un ennemi extérieur, la Prusse. Mais le conflit vire au fiasco et, en septembre 1870, la capitale est encerclée. L’Empire s’effondre, un gouvernement provisoire est institué. Les Parisiens, eux, refusent de se rendre et organisent l’élection d’une Commune, proclamée le 28 mars 1871.
Avec les voix de Yolande Moreau et Simon Abkarian, et la participation exceptionnelle de Mathieu Amalric, Fanny Ardant, Charles Berling, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, Anouk Grinberg, Arthur H, Félix Moati, François Morel, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz, Jacques Weber. Scénario de Raphaël Meyssan avec la participation de Marc Herpoux. Musique de Yan Volsy et Pierre Caillet. Une production de Fabienne Servan Schreiber et Sandrine Manciet. Cinétévé - ARTE France, 2021.