Avec ses gravures d’époque animées, le documentaire de Raphaël Meyssan honore à la fois les insurgés et la créativité politique de 1871.
« Ils nous ont effacés de l’histoire, nous, les 20 000 hommes, femmes, enfants, vieillards qu’ils ont massacrés, nous les 40 000 prisonniers, nous les déportés, nous les exilés. »
C’est avec ces mots que s’ouvre Les Damnés de la Commune, documentaire d’animation d’un genre nouveau consacré par Raphaël Meyssan aux insurgés de 1871, ceux-là qui, après avoir repoussé les Prussiens aux portes de Paris, et alors que Napoléon III avait capitulé, tentèrent pendant soixante-douze jours miraculeux d’instaurer une république démocratique et sociale avant de périr dans un bain de sang. Cent cinquante ans après les faits, on ne peut donner tort à Victorine Brocher, anarchiste engagée dans les combats face aux Prussiens puis aux Versaillais, dont les mémoires, Souvenirs d’une morte vivante, abondamment cités ici, ont servi de colonne vertébrale et de point de vue au film. Les Damnés de la Commune entend remédier à cet effacement, certes depuis documenté par les historiens mais moins, disons, par la pop culture ou les cours d’histoire au lycée, en se campant résolument du côté des communards et en s’appuyant sur un procédé original : n’utiliser à l’image que des gravures d’époque – Raphaël Meyssan avait déjà composé une bande dessinée en trois tomes du même nom, recourant exclusivement aux gravures.
Panaches de fumée
Si le procédé intriguait autant qu’il inquiétait – comment éviter la lassitude avec, pardon, des dégradés de gris pendant une heure et demie ? –, le résultat à l’écran est étonnamment enlevé, les gravures offrant une variété insoupçonnée, et de vastes panoramas où promener la caméra. L’impression de profondeur est rendue grâce aux zooms s’arrêtant sur un visage d’enfant ou pénétrant dans l’intérieur des maisons, et ponctuellement, des coups de canons font vibrer l’image, un drapeau ondule au sommet de la colonne de la Bastille, des panaches de fumées s’échappent de fenêtres. La sonorisation soignée (brouhaha des débats, sabots qui frappent les pavés…) ajoute à l’effet de réel ; plus gênante est l’omniprésente musique de fond, tout en violons et trompettes, dont le lyrisme perpétuellement ascensionnel provoque à la longue l’exaspération, à quoi s’ajoute la monotonie des accents de Yolande Moreau, porte-voix de Victorine Brocher. Les faits relatés, du plus inspirant au plus tragique, n’avaient pas besoin de ce surlignage.
« Un peuple résolu à l’extrême »
Reste le plus important : que se trouve rendue très vivante la créativité politique de ce qui s’est joué ces semaines-là, l’existence d’un gouvernement de poche démocratiquement élu, constitué de représentants de tous bords, actant tous azimuts la séparation de l’Église et de l’État, l’école laïque obligatoire et gratuite, l’égalité salariale, l’instruction des filles, la reconnaissance des enfants nés d’unions libres, le dialogue social… bref, les fondements de notre monde moderne, pour lesquels il fallut attendre encore longtemps. Également bien restituée, la découverte, pour citer l’écrivain allemand Sebastian Haffner, de « ce que Mao allait identifier plusieurs décennies plus tard : la guerre populaire révolutionnaire, à travers laquelle un peuple résolu à l’extrême parvient à mettre en échec un envahisseur militairement supérieur. » Pas étonnant que la Commune inspira toutes les révolutions du XXe siècle ou presque.
Ce tombeau offert aux 20 000 victimes est ce que le film a produit de plus beau
L’ampleur et le scandale du massacre qui s’ensuivit – une vingtaine de milliers d’exécutions sommaires dans les faubourgs de Paris – longuement et justement détaillés ici, en sont d’autant plus saisissants, d’autant plus poignants face aux espoirs que la Commune avait fait naître. Ce tombeau offert aux 20 000 victimes est ce que le film a produit de plus beau.
Élisabeth Franck-Dumas
Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, sur Arte.tv jusqu’au 20 mai.
Grâce à un dispositif esthétique extrêmement original qui a séduit le public tout comme la critique, Raphaël Meyssan nous plonge au cœur de la Commune de Paris. Une adaptation virtuose de son roman graphique !
À la fin des années 1860, Paris gronde. Pour détourner la colère sociale, les gouvernants ciblent un ennemi extérieur, la Prusse. Mais le conflit vire au fiasco et, en septembre 1870, la capitale est encerclée. L’Empire s’effondre, un gouvernement provisoire est institué. Les Parisiens, eux, refusent de se rendre et organisent l’élection d’une Commune, proclamée le 28 mars 1871.
Avec les voix de Yolande Moreau et Simon Abkarian, et la participation exceptionnelle de Mathieu Amalric, Fanny Ardant, Charles Berling, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, Anouk Grinberg, Arthur H, Félix Moati, François Morel, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz, Jacques Weber. Scénario de Raphaël Meyssan avec la participation de Marc Herpoux. Musique de Yan Volsy et Pierre Caillet. Une production de Fabienne Servan Schreiber et Sandrine Manciet. Cinétévé - ARTE France, 2021.