« Les Damnés de la Commune » reçoit le Prix Histoire des « Galons de la BD » du ministère des Armées

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Le 6 avril 2021, la ministre des Armées, Florence Parly, a annoncé l’attribution du Prix Histoire des « Galons de la BD » au troisième tome de ma série Les Damnés de la Commune (Éditions Delcourt, 2019). Ce prix décerné par le ministère des Armées vise à récompenser des ouvrages de bande dessinée consacrés au fait militaire, quel que soit leur angle.

 

 

Je suis très honoré de recevoir ce prix et remercie les membres du jury et la ministre des Armées pour leur volonté de récompenser un ouvrage aussi inattendu sur la forme que sur le fond.

Sur la forme, Les Damnés de la Commune étaient un pari fou : emmener le lecteur dans une grande histoire collective à travers une bande dessinée de près de cinq cents pages conçue exclusivement avec des gravures du XIXe siècle.

Sur le fond, ce troisième tome aborde l’un des épisodes les plus tragiques et honteux de notre histoire : la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, durant laquelle l’armée française a été dévoyée par un gouvernement pour écraser une partie de la population qui lui était politiquement opposée.

Un tel dévoiement de l’armée serait maintenant illégal. Un devoir de désobéissance existe, depuis 1966, dans le Règlement de discipline générale et, depuis 1972 et 1975, dans le Statut général des militaires. Il a été confirmé par une instruction parue au Bulletin officiel des armées, en 2005. Et il est inscrit dans le Code de la défense, depuis 2008 : un militaire doit « faire preuve d’initiative réfléchie » et « ne doit pas exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal ». Aujourd’hui, les soldats ne sont plus des sujets, mais des citoyens. Aujourd’hui, le refus des militaires de tirer sur la foule de Montmartre, le 18 mars 1871, serait légal.

La Commune de Paris est toujours l’objet d’un débat politique. Certaines réalisations politiques, comme la séparation de l’Église et de l’État ou l’enseignement gratuit et obligatoire, sont aujourd’hui largement acceptées. D’autres, plus sociales, sont encore l’objet de discussions.

Mais la Semaine sanglante, elle, n’est pas un débat politique, c’est un crime. L’immense majorité des personnes ont été tuées au cours d’exécutions massives, une fois les combats terminés. En mai 1871, Paris était quadrillé de tribunaux d’exception présidés par des militaires qui jugeaient et condamnaient à la chaîne des milliers d’hommes, de femmes et même des enfants. La Semaine sanglante est un crime commis de sang-froid, organisé de manière méthodique et systématique.

Nous sommes les héritiers de cette histoire, de cette guerre contre une population. Nous sommes héritiers à la fois des communards et des versaillais. Mais nous pouvons choisir la filiation du sang ou la filiation des principes.

Le choix des principes a conduit de nombreux étrangers à défendre la République du 4 Septembre, puis la République sociale incarnée par la Commune. C’est ainsi qu’un Hongrois, Léo Frankel, a été élu à la Commune et en est devenu délégué, c’est-à-dire ministre. Les communards l’on accueilli comme citoyen à part entière, sans considérer sa nationalité et sans même évoquer sa judéité qui était pour eux un non-sujet. D’autres étrangers ont fait le choix des principes jusqu’à donner leur vie. L’un des plus connus est Jaroslaw Dombrowski, un officier polonais qui a mis son cœur et ses compétences comme général de la Commune. Ce sont de ces étrangers dont nous sommes aussi les héritiers.

Utiliser l’armée non pour défendre le pays contre un envahisseur mais contre sa propre population n’est malheureusement spécifique ni à cet épisode historique ni à la France. Il n’est pas non plus propre aux conservateurs contre les révolutionnaires : en France et dans d’autres pays, des révolutionnaires ont aussi décidé de tuer massivement ceux qui leur étaient opposés. À mes yeux, l’attribution de ce prix par le ministère des Armées montre l’attachement fondamental à ce principe : une armée ne sert pas à écraser un peuple, qu’il soit dans des colonies lointaines ou sur son propre territoire, mais à défendre le pays contre un envahisseur.

C’est ce principe qui animait les hommes et les femmes qui ont fait la Commune. C’est ce principe qui les a poussés à s’engager massivement dans la garde nationale, alors que l’armée était en partie défaite. C’est ce principe qui les a conduits à dénoncer la trahison du gouvernement provisoire qui négociait la paix à tout prix avec l’envahisseur, sans essayer de résister. C’est ce principe qui les a opposés à l’Assemblée nationale alors qu’elle acceptait les conditions de la capitulation – notamment la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine – exigées par l’occupant allemand.

Cet esprit de résistance que j’ai retrouvé chez les communards fait écho à notre histoire plus récente. Elle me rappelle l’engagement de mon arrière-grand-père, le colonel Pierre Gaïsset, qui a rejoint le général De Gaulle à Londres. Elle m’évoque mon grand-père, Michel Meyssan, gaulliste social et conseiller de Jacques Chaban-Delmas. Ce sont ces principes que j’ai voulu mettre en valeur pour raconter notre histoire.

L’armée française n’est plus celle de l’époque de la Commune. Depuis la sortie de mes livres, j’ai eu le plaisir de rencontrer des militaires soucieux de ces grands principes. Invité à faire une conférence à la bibliothèque Clément Ader du ministère des Armées, le 14 janvier 2020, j’y ai aussi trouvé une très forte attention à ces questions.

Ce prix me fait plaisir non seulement pour la reconnaissance d’une œuvre artistique dans laquelle j’ai mis tout mon cœur, mais aussi parce qu’il montre le fort attachement au sein même de l’armée aux principes défendus dans ce livre.

(Lire le communiqué de presse du ministère des Armées)

Raphaël Meyssan