Télérama : « Un prodigieux documentaire animé »

« Un documentaire historique, une aventure graphique inédite, un vaste rêve humaniste, une tragédie immersive… Les Damnés de la Commune réussit son pari sur tous les tableaux », juge Cécile Mury dans un article du 17 mars 2021.

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« Les Damnés de la Commune » sur Arte.tv, un prodigieux documentaire animé sur le printemps 1871

De l’insurrection de 1871, Raphaël Meyssan avait déjà tiré une BD-fleuve. Pendant des années il s’est documenté minutieusement pour y ajouter des milliers de gravures d’époque et en faire un film fascinant. Il nous entraîne avec force dans un épisode court mais sanglant de notre histoire avec Les Damnés de la Commune.

Un documentaire historique, une aventure graphique inédite, un vaste rêve humaniste, une tragédie immersive… Les Damnés de la Commune réussit son pari sur tous les tableaux. La démarche, pourtant, était « un peu dingue », comme dit son réalisateur, Raphaël Meyssan. Ou comment parvenir, en un peu moins d’une heure et demie, à ressusciter la grande insurrection du printemps 1871, en utilisant uniquement des gravures d’époque, avec un étonnant effet de réel qui nous plonge dans « le vif » des événements.

Ce beau film d’animation, qui dépoussière et réinvente le rapport aux images d’archives, est d’abord né d’un travail d’enquête et de documentation titanesque. « Dix ans de ma vie », comme l’explique le graphiste de 44 ans, dont c’est le premier long métrage, mais aussi le prolongement d’une bande dessinée-fleuve de près de cinq cents pages (Les Damnés de la Commune, trois tomes, éd. Delcourt, coll. Histoire & Histoires), construite sur le même principe. Les Damnés de la Commune, ce sont d’abord, en effet, trois tomes denses et émouvants qui retracent l’histoire de ceux qui n’acceptèrent ni la défaite de 1870 face à la Prusse, ni le régime conservateur réfugié à Versailles. C’est le récit d’un extraordinaire laboratoire politique où bouillonnaient des idées neuves et généreuses. Et qui dura à peine deux mois, entre les murs des « fortifs » parisiennes, mais aussi dans nombre de grandes villes françaises, avant une répression d’une ampleur et d’une brutalité inouïes.

Et pourtant, personne n’apprend vraiment cet épisode majeur à l’école. Notre mémoire collective est un palimpseste, où la IIIe République a recouvert de ses idéaux les charniers dont elle était responsable. « On parle de vingt mille morts, de quarante mille prisonniers, de milliers de déportés et d’exilés, explique Raphaël Meyssan. Mais l’histoire a été écrite par les vainqueurs, les Versaillais, qui ont écrasé la Commune dans le sang. Depuis un siècle et demi, notre pays a beaucoup changé, mais nous vivons toujours dans cette république de l’ordre, et non dans la république sociale dont rêvaient les communards. »

Lui-même a attendu d’être « dans la vingtaine » pour vraiment rencontrer cette tranche d’histoire convulsive. Et plus tard, pour emménager dans le quartier de Belleville, à Paris, qui fut la dernière poche de résistance face aux armées versaillaises, pendant la bien nommée Semaine sanglante, à la fin du mois de mai 1871. « J’ai découvert par hasard qu’un communard nommé Lavalette, inconnu aujourd’hui mais important à l’époque, avait vécu dans mon immeuble. J’ai eu envie de découvrir qui il était. J’ai suivi sa piste dans les archives. » Peu à peu, le jeu de piste s’est mué en immersion totale dans les images : « Je me suis aperçu qu’il existait des milliers de gravures, que je pouvais en faire une bande dessinée. Un projet insensé, qui m’a occupé pendant huit ans. J’ai patiemment cherché des documents un peu partout, dans des librairies spécialisées, des greniers, des dépôts-ventes, des Emmaüs… Aujourd’hui, je possède une collection très importante de journaux de l’époque, tels que Le Monde illustré, ou The Illustrated London News… Mais aussi des éditions des Misérables, des Mystères de Paris »

Au gré de ses recherches, Raphaël Meyssan a aussi découvert des témoignages. Il s’est peu à peu passionné pour ces fantômes si vivants. Et pour l’une d’entre eux en particulier : Victorine Brocher, dont les Mémoires, Souvenirs d’une morte vivante, ont été publiés chez Maspero en 1976. « Victorine a perdu des enfants en bas âge, elle s’est engagée à cœur perdu dans la révolution, elle s’est exilée, a adopté des orphelins de la Commune. Et elle a même participé à une école, fondée par Louise Michel… Ses Mémoires m’ont bouleversé. J’ai eu le sentiment qu’elle me prenait par la main, qu’elle m’accompagnait, qu’elle me montrait où regarder, qu’elle me disait : ici, nous avons vécu, ici, nous avons rêvé, ici nous nous sommes battus… » De personnage important dans la BD, Victorine est devenue le fil rouge du film. « Pour adapter cinq cents pages à l’écran, il fallait faire des choix. Le moins douloureux, c’était de centrer l’histoire sur elle. Elle dont nous n’avons gardé aucune image. Et pourtant, j’ai voulu qu’on ait l’impression de la suivre de bout en bout, incarnée par des femmes que l’on rencontre dans les gravures, un enfant dans les bras, ou avec un bataillon… »

Un casting de luxe pour les voix

Cette incarnation passe aussi par le timbre fragile et résolu de Yolande Moreau : « Un jour, je l’ai écoutée en interview, et tout à coup j’ai été submergé par l’émotion : j’entendais… Victorine. » L’autre grande voix du film, au sein d’un casting de luxe (Denis Podalydès, André Dussollier, Fanny Ardant…), c’est celle du narrateur, Simon Abkarian, qui retrace le contexte, donne au récit la couleur de l’espoir et la noirceur du massacre à venir : « C’est une tragédie antique. Je trouve que Simon Abkarian apporte cette force, ce côté inéluctable des faits. » Complétée par le bruitage et la musique de Yan Volsy et Pierre Caillet, la dimension sonore du film contribue à son relief, tout comme le travail visuel sur les fameuses gravures : « Il a fallu trouver la manière de les rendre vivantes, imaginer des astuces pour chaque plan, chaque séquence. Jouer avec la profondeur, faire bouger les ciels, faire voler les corbeaux ou les hirondelles, animer les explosions ou les balles qui fusent en slow motion, presque comme dans Matrix »

Avec l’aide du scénariste Marc Herpoux (Pigalle, la nuit, Les Témoins…) et soutenu par la productrice Fabienne Servan-Schreiber, Raphaël Meyssan espère aussi transmettre « ce que nous racontent les archives historiques. La découverte des comptes rendus des débats de l’Assemblée nationale, réfugiée à Bordeaux, après la défaite, le 1er mars 1871, a par exemple été pour moi une fulgurance. Les députés allaient voter les conditions de la capitulation face aux Allemands. Une incroyable préfiguration de ce qui s’est passé en 1940. Et ça, personne ne me l’avait jamais raconté. Pour que l’histoire se répète, il faut une première fois, et cette première fois, c’était en 1871. »

Avec Les Damnés de la Commune, il s’agit avant tout de révéler ces racines. De présenter aux spectateurs « l’histoire de leurs arrière-grands-parents, d’une famille qu’ils n’ont pas connue. De laquelle ils ont été arrachés. Nous sommes tous ces enfants perdus de la Commune. »

Cécile Mury

À voir
TTT (on aime passionnément) - Les Damnés de la Commune, disponible en replay sur Arte.tv jusqu’au 20/05/2021.

 

(Lire l’article de Cécile Mury sur Les Damnés de la Commune sur le site de Télérama.)

 

—  Voir la vidéo de François-Xavier Richard Télérama
—  Lire la critique de Cécile Mury dans Télérama